CIERA - Projet scientifique


1. Problématique

Ce programme de formation-recherche s’inscrit dans le cadre de l’axe ‘Apprentissages, construction et circulations des savoirs’. Il s’interroge spécifiquement sur la figure du lettré dans le cadre de la période qui va de la deuxième moitié du XVIIIème à la première moitié du XIXème siècle, et à partir du transfert culturel de la France vers la Prusse. On a choisi de parler de ‘présence française’ plutôt que de ‘réception de la France’ pour souligner qu’il ne s’agit pas seulement de s’intéresser à la diffusion des œuvres, mais aussi à la présence des hommes et de leurs idées ; et l’on a préféré la ‘présence’ aux ‘transferts’ en eux-mêmes, car il s’agit moins de s’interroger sur le processus de mouvement des idées, que sur la manière dont leur empreinte est perceptible dans la vie intellectuelle, et singulièrement dans les réseaux savants. Il s’agit donc aussi d’étudier, dans le cadre choisi, la circulation et la transmission des idées, la diffusion des œuvres, les stratégies de communication.

La question qui nous occupe est la suivante : En quel sens la présence française (personnalités résidant ou voyageant en Prusse-Brandebourg, publications diffusées et, singulièrement, contacts épistolaires) contribue-t-elle à la constitution d’une sphère intellectuelle en Prusse ? Cette thématique permet d’aborder la question de la naissance de la figure de l’intellectuel, différencié du lettré en ce que ses aspirations ne sont plus exclusivement savantes, mais aussi, dans une mesure qu’il s’agira de définir, politiques. Cette question sera déclinée principalement en deux ensembles thématiques : 1) la question du rapport entre action publique (Öffentlichkeit) et processus d’écriture privés[1] ; 2) l’analyse de la constitution de réseaux intellectuels et de leur mode des fonctionnement[2]. Ces deux aspects ont déjà été abordés dans des travaux antérieurs[3]. Il s’agira, en s’appuyant sur ceux-ci, d’articuler l’ensemble de nos travaux autour de la notion d’« intellectuel ». Non seulement ce concept n’a guère, à ce jour, occupé de position centrale dans la recherche sur ce sujet, mais nous proposons de surcroît de l’implémenter sur une période longue, et jamais à ce jour étudiée en tant que telle dans cette perspective.

Pourquoi le choix de s’intéresser spécifiquement à l’apport français dans une problématique aussi générale que l’émergence de la sphère intellectuelle en Prusse ? Parce que la complexité des relations franco-prussiennes, allant de l’admiration la plus vive à la haine la plus farouche, de l’envie au dégoût, bref, recelant une expression exacerbée du narcissisme intellectuel[4], donne un accès singulier, sur l’ensemble de la période choisie, aux grandes lignes de force de cette problématique.

Sans doute faut-il remonter à la révocation de l’édit de Nantes en 1685 et à l’accueil en Prusse des protestants contraints à l’exil, auquel Frédéric-Guillaume 1er donne une nouvelle ampleur au tout début du XVIIIème siècle, pour retracer tout à fait les débuts de la présence française, en l’occurrence huguenote, dans la vie culturelle prussienne. Mais c’est le règne de Frédéric II qui marque plus proprement le début d’une tradition francophile ouverte et assumée, mais non dénuée d’amibguïté.  Pétri de culture classique française et fermement décidé à contribuer à la grandeur de la Prusse non seulement par une politique de conquêtes militaires, mais aussi par la mise en place d’une réelle activité culturelle et savante, le souverain est à l’origine de la constitution d’une communauté de savants français ou francophones, qu’il invite à la cour ou auxquels il confie des responsabilités au sein de l’Académie des Sciences, à laquelle il donne un second souffle. Parallèlement, les réseaux savants prennent une dimension nouvelle : le nombre et le genre des publications augmente, les sociétés savantes et bibliothèques se développent, et l’on voit émerger, à côté d’un Voltaire ou d’un Marquis d’Argens, des figures savantes mineures en plus grand nombre. Si celles-ci font entendre leur voix (de manières qu’il s’agira d’expliciter, tant elles peuvent être, notamment chez les partisans de l’Aufklärung proprement prussienne, dissonantes avec celle du souverain), la question de leur émancipation politique et sociale n’est encore que posée. Leur marge de manœuvre réduite les contraint à des stratégies de contournement, d’auto-censure, et de nette différenciation entre production privée (en particulier d’échanges épistolaires) et publications. Mais le souverain aussi s’intègre à cette activité littéraire et scientifique (francophone) par ses propres productions : ainsi la question du rapport entre action publique (öffentlich) et processus d’écriture (privés), mérite-t-elle d’être posée à tous les niveaux de la société. Frédéric, roi-philosophe, pose de manière inaugurale et magistrale la question des relations entre action et pensée, la question de la cohérence intellectuelle entre exigences politiques et exigences scientifiques, et ce de manière particulièrement exacerbée dans ses rapports à la culture française.[5]

La période qui suit la Révolution Française avec son cortège de nobles migrant vers l’est[6], et plus encore, la période napoléonienne, contribuent à ancrer la présence française dans le quotidien prussien bien au-delà du monde savant. La guerre et la présence de l’armée (présence réelle ou menace physique) pendant la période qui va de 1806 à 1813 accaparent les espaces de débat publics à différents niveaux. Si certains sont contraints à l’exil, notamment parmi les dignitaires, d’autres font délibérément le choix, qui se veut patriote, de ne pas quitter la Prusse, voire de prendre les armes. Plus généralement, le sentiment national prussien prend à la période napoléonienne une dimension nouvelle. Deux évolutions majeures sont perceptibles par rapport à la période frédéricienne. D’une part, l’omniprésence des questions politiques et militaires, qui étend à de nouveaux lieux sociaux la ‘présence française’ en Prusse : les réseaux concernés par notre étude changent alors. L’émergence des salons, notamment, a pour effet non seulement la mise en place de relations privilégiées d’un type nouveau, mais aussi la propulsion des femmes comme actrices essentielles de la vie intellectuelle[7]. D’autre part, l’importance des événements politiques redéfinit la place et le rôle des intellectuels, ainsi que les moyens d’action qui sont à leur disposition. Ainsi, la fondation de l’Université berlinoise ouvre une nouvelle sphère de liberté intellectuelle, et un réseau intellectuel d’une densité nouvelle, difficile à maîtriser : « Gelehrte dirigieren », écrit Wilhelm von Humboldt à sa femme Caroline le 16 novembre 1808, « ist nicht viel besser, als eine Komödiantentruppe unter sich zu haben ».

À cette période de grande activité (notamment publicistique et universitaire) succède une restauration qui correspond à une évolution plus largement européenne (Congrès de Vienne). Le retour à une censure plus ferme a des effets différents selon les personnalités. Schlegel, Brentano, Tieck, pour ne citer qu’eux, affirment leur conservatisme. Refus de la politique ; retour à la religion ; repli sur soi : mais d’autres offrent au romantisme une autre vie. On voit un Heinrich Heine ou Ludwig Börne faire le chemin en sens inverse de Voltaire, et chercher dans la France[8] la « terre bénie de la liberté ».

2. Concepts clefs et travaux préexistants

Dans ses travaux sur les Huguenots berlinois au XVIIIème siècle, Jens Häseler a bien montré la densité des réseaux francophones, qui mettent à profit l’ensemble des moyens mis à leur disposition par la République des Lettres[9]. Il insiste plus particulièrement sur le rôle des revues et journaux, et évoque la fréquence du métier de ‘journaliste politique’ dans ce milieu, soulignant ainsi le lien étroit entre présence publique et politique[10]. Il accorde une importance particulière à la multiplicité des motifs qui président notamment au choix de publier des traductions : pour lui, dès la deuxième moitié du XVIIIème siècle, le choix de se faire ‘passeur’ (par la publication de traductions) peut être davantage liée à une conviction qu’au besoin de gagner sa vie ; il parle déjà de ‘traduction « engagée »‘ (Häseler/McKenna 2002, p. 24). Cette notion d’engagement est centrale dans le projet que nous proposons ici en ce qu’elle met au centre du propos une tension entre motifs politiques et convictions scientifiques.

C’est précisément pour mettre en valeur cet ‘engagement’ qui fédère les réseaux savants selon leurs orientations idéologiques (il est vrai variables dans le temps, ou même selon l’objet des querelles) que nous avons choisi de parler d’intellectuel. « Intellectuel » plutôt que savant (Gelehrter), écrivain (Schriftsteller), philosophe (Philosoph), trois dénominations usitées à l’époque.[11] Si « intellectuel » présente l’inconvénient de ne pas faire partie du vocabulaire de la période dont il est question, du moins a-t-il l’avantage de faire apparaître d’emblée la problématique politique et sociale qui nous préoccupe ici. Différents travaux[12] ont tâché de définir le groupe social des lettrés, de repérer les corps de profession concernés. Nous nous attacherons davantage à en analyser la structure réticulaire dans une perspective qui rejoint celle évoquée par P.-Yves Beaurepaire : « Il ne faut pas postuler le réseau, mais en faire la preuve, évaluer sa conscience, et l’investissement que les participants en fonction de leur statut dans le dit réseau mais aussi dans son environnement considéré à différentes échelles sont prêts à consentir »[13].

 

3. Corpus et méthodologie

La singularité de la méthode proposée consiste à combiner des approches historiques et philologiques.

Il s’agira de présenter et de valoriser des sources manuscrites inédites éclairant autant les réseaux savants que la complexité de la notion d’« intellectuel », et d’y faciliter l’accès par la mise en place de projets en collaboration notamment avec la Stiftung Preußischer Kulturbesitz et avec l’Académie des Sciences de Berlin (BBAW). Parmi les sources manuscrites existantes, nous avons choisi de délimiter un corpus principalement composé de lettres qui sera proposé aux étudiants en maîtrise pour la réalisation de projets d’ampleur limitée qui seront encadrés par les deux cycles d’ateliers que nous proposons. La série d’éditions sur laquelle doit déboucher le programme de formation-recherche a pour vocation de rendre accessible des textes redécouverts au fil du programme et dont l’intérêt pourra rendre la publication pertinente. D’autres textes ou transcriptions seront mises en ligne en utilisant les outils de la Handschriftenabteilung de la Staatsbibliothek, de la Berlin-Brandenburgische Akademie der Wissenschaften, et du réseau CITERE.

Lettres et correspondance ont pour vocation de constituer, de manière plus générale, un rôle de pivot ou de référence dans l’ensemble des travaux du programme de formation-recherche.  À la fois espace où s’exprime la complexité de la prise de position intellectuelle en tant que telle, « la lettre en correspondance… permet d’étudier les stratégies sociales, collectives et individuelles, les efforts pour cloisonner un espace relationnel ou au contraire le décloisonner, en même temps qu’elle permet á son auteur ou à son destinataire de prendre à des degrés inégaux conscience de son fonctionnement réticulaire. »[14] Les correspondances savantes feront ainsi explicitement l’objet d’un séminaire (2010-2011).

Des chercheurs confirmés interviendront dans le cadre de la Ringvorlesung sur les réseaux intellectuels spécifiquement berlinois sur la période 1800-1830 (Sommersemester 2010), où notre partenariat avec le groupe ‘Berliner Klassik’ de l’Académie des Sciences jouera un rôle central. La question de la ‘figure de l’intellectuel’ fera l’objet d’un colloque final destiné à réunir l’ensemble des protagonistes du programme ainsi que des intervenants extérieurs. La journée d’études de l’automne 2010 abordera cette question dans le cadre singulier de la Prusse frédéricienne.

Le programme s’adresse à de jeunes chercheurs français et allemands. La cohabitation de deux habitus scientifiques a pour but d’aborder la problématique avec un regard critique. On ne manquera ainsi pas d’interroger les préjugés français sur la notion d’intellectuel, mais aussi la frilosité allemande à aborder la naissance du sentiment national prussien, car : « Wir wissen, daß die deutsche Frankreich-Diskussion auch immer mehr oder weniger versteckt eine Deutschland-Diskussion war. »[15]


Bibliographie des ouvrages cités

A. Baillot, C. Coulombeau (éds), Formen der Philosophie / Les formes de la philosophie en Allemagne et en France (1750-1830), Hannover 2007

P-Y Beaurepaire, L’Europe des franc-maçons XVIIIème-XXIème siècles, Paris 2002

P-Y. Beaurepaire, J. Häseler, A. Mc Kenna (éds), Réseaux de correspondance à l’âge classique (XVIème-XVIIIème siècle), St-Étienne 2006

D. Bourel, „Deutsche Juden in Paris. Ludwig Börne“, in: F.Stern, M. Gierlinger (éds), Ludwig Börne. Deutscher, Jude, Demokrat, Berlin 2003

M. Espagne, Frankreichfreunde. Mittler des französisch-deutschen Kulturtransfers (1750-1850), Leipzig 1996

H.H. Gerth, Bürgerliche Intelligenz um 1800. Zur Soziologie des Frühliberalismus, Göttingen 1976

J. Häseler, A. Mc Kenna (éds), La Vie intellectuelle aux Refuges protestants. Huguenots traducteurs, Paris 2002

W. Jaeschke, Philosophisch-literarische Streitsachen (4 vols), Meiner 1999

J. Mondot, A. Ruiz (éds), Interférences franco-allemandes et révolution française, Bordeaux 1994

J. Mondot, J-M Valentin, J Voß (éds), Deutsche in Frankreich, Franzosen in Deutschland / Allemands en France, Français en Allemagne 1715-1789, Sigmaringen 1992

B. Wehinger, Conversation um 1800. Salonkultur und literarische Autorschaft bei Germaine de Staël, Berlin 2002

B. Wehinger (éd), Geist und Macht. Friedrich der Große im Kontext der europäischen Kulturgeschichte, Berlin 2005

C. Wiedemann, Grenzgänge. Studien zur europäischen Literatur und Kultur, Heidelberg 2005

 


[1] Ce que J. Häseler et A. Mc Kenna évoquent sous les termes de « cohérence… entre le manuscrit et l’imprimé », in Beaurepaire/Häseler/Mc Kenna 2006, p. 16.

[2] Nous nous rattachons là notamment, en les prolongeant jusqu’à l’après-1800, aux travaux du réseau CITERE.

[3] Le plus souvent en centrant le propos sur une catégorie sociale ou religieuse particulière ; cf. Beaurepaire sur les Franc-Maçons, Häseler sur les Huguenots, Schulte et Bourel sur les Juifs,...

[4] Cf. notamment : « Die weltgeschichtlichen Zuordnungen, von entschiedenem Nationalstolz befeuert (Voltaire : « [une] marque éternelle à la véritable gloire de notre patrie »), musste vor allem da traumatisch wirken, wo man a) sich immer schon durch Frankreich provoziert fühlte und b) kein eigenes « goldenes Zeitalter» dagegenhalten konnte, - d.h. in Deutschland. » (Wiedemann 2005, p. 216). Plus généralement, sur la configuration très particulière de la naissance de la conscience nationale en Allemagne, et en particulier au niveau intellectuel la conscience de la concurrence avec le classicisme français, voir ibid. p. 204.

[5] La période frédéricienne joue d’autant plus un rôle central qu’elle bénéficie actuellement, grâce au 300ème anniversaire à l’horizon 2012, d’une remarquable dynamique de recherche. Soulignons notamment à Berlin le groupe de Bernd Sösemann, à Potsdam le groupe de l’édition bilingue des œuvres de Frédéric (http://www.uni-potsdam.de/friedrich-editionsprojekt/).

[6] La critique de la restriction de l’application de la notion d’« émigré » spécifiquement à la période post-révolutionnaire telle que la développe Ruiz dans Mondot/Ruiz 1994, p. 67-92 permet d’entrer dans une analyse sociologique plus fine et des flux migratoires et des trajectoires singulières.

[7] Voir Wehinger 2002 concernant notamment le rôle – central – de Mme de Staël. Soulignons en particulier la thèse introductive qui la présente comme une « streitbare Intellektuelle avant la lettre » luttant pour un « mélange der französischen und deutschen Möglichkeiten […], ohne dabei die Differenzqualitäten aufs Spiel zu setzen » : « Die Rolle der Salondame als Akteurin im Schonraum des Privatem wird von ihr erweitert um die Interaktion in der Sphäre der Öffentlichkeit und ergänzt durch die Rolle der Autorin, die sich weder vornehm zurückhält, noch die Konkurrenz auf dem literarischen Markt scheut » , pp. 7-8 et 10.

[8] La liberté accordée aux Juifs en France est en grande partie à l’origine de ce choix, cf. Bourel in Stern/Gierlinger 2003, qui souligne aussi la façon dont Börne par exemple aborde la question de l’identité allemande « en exil » ; il le cite ainsi : « Ich will ein Deutscher bleiben mit all seinen Mängeln und Auswüchsen; ein Deutscher mit seinen sechsunddreißig Fürsten, mit seinen heimlichen Gerichten, mit seiner Zensur, mit seiner unfruchtbaren Gelehrsamkeit, mit seinem Demute, seinem Hochmute, seinen Hofräten, seinen Philistern – – auch mit seinen Philistern ? » (Bourel in Stern/Gierlinger 2003, p. 115).

[9] J. Voß souligne que l’implantation des Français à l’Académie de Berlin était sans comparaison (« …es gab keine Entsprechung zur Sonderstellung der Franzosen in Berlin », Mondot/Valentin/Voß 1992, p. 49).

[10] Häseler/Mc Kenna 2002, p. 17-19.

[11] Sur ces questions de terminologie, voir dans l’introduction à Baillot/Coulombeau 2007, p. 22-26.

[12] Déjà Gerth en 1976.

[13] Beaurepaire/Häseler/Mc Kenna 2006, p. 362.

[14] Beaurepaire in : Beaurepaire/Häseler/Mc Kenna 2006, p. 361.

[15] Bourel in : Stern/Gierlinger 2003, p. 107.

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